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samedi 27 juin 2015

TIRESIAS ET LES CHAMANES


Roberte Hamayon pose le problème de la bisexualité rituelle des chamanes sibériens à travers l'idée que se font du monde les sociétés de chasse. Elles ont une conception unifiée des divers domaines de relations (au sein de la société, avec la nature et avec la surnature) comme formant système sur le modèle matrimonial. Le cadre général est celui des échanges entre la société, la nature et la surnature. La femme, comme le gibier, sont des objets d'échange; l'homme est le preneur : preneur de gibier quand il chasse, preneur d'épouse quand il se marie. Cette équivalence assimile le gendre dans le groupe social et le chasseur dans la nature. Le domaine de prise du chamane est la surnature, ensemble des instances animant les êtres naturels ou, plus généralement, des instances symboliques liées à la nature.

 Le gibier a une âme comme l'être humain et il existe un cycle d'échange des âmes dans lequel le chamane joue un rôle essentiel. Il est preneur d'épouse dans la surnature puisque le Seigneur des animaux lui donne sa fille en mariage et, par là, il devient son gendre. Il est également chasseur d'âme, cherchant à attirer le gibier sur sa tribu. Dans ce cadre très généralement esquissé, l'apparence androgynique de certains chamanes reçoit une explication qui diffère de celle, plus classique, du cumul des sexes se rapportant à la fonction médiatique du chamane. R.Hamayon évoque le cas des chamanes tchouktches qui se transforment en femmes et prennent un mari, les chamanes ouzbek qui s'habillent et se conduisent en femme lors des séances chamaniques, les chamanes yakoutes qui fixent sur leurs costumes des seins métalliques.

Le costume androgynique est, selon elle, la seule voie d'expression du couple que forme le chamane et l'épouse qu'il a prise dans la surnature. Le cumul des sexes autrement que comme support de ce couple est incompatible avec la pensée des chasseurs sibériens : la virilité du gendre et du chasseur s'oppose à la féminité du sang menstruel, arme redoutable en même temps que substance dangereuse pour la chasse. La femme, à cause du danger potentiel qu'elle représente, est assimilée au gibier, réduite à un objet d'échange. Aussi le costume chamanique avec des attributs féminins, reste un costume d'homme et le costume féminin porté par un homme symbolise l'épouse surnaturelle. La bisexualité du chamane est comprise ici dans un vision globale de la société et du monde.

Les rapports hommes-femmes sont décrits dans les mêmes termes que chez les Esquimaux. La femme est un objet d'échange, mais elle est nécessaire au point que le chamane, pour assurer son alliance avec le Seigneur des animaux, prend sa fille pour épouse. La notion de gendre, associé à celle de chasse et de virilité, ne peut se concevoir que par rapport à celle de femme, d'épouse.

Les ethnologues, historiens des religions et anthropologues n'interprètent pas de la même façon la bisexualité. Pour J.G.Frazer, il s'agit d'une survivance d'un état matriarcal ou d'un comportement apotropaïque. Pour M.Eliade, on a affaire à une figure paradoxale chargée d'exprimer la plénitude du sacré et du divin. B.Saladin d'Anglure voit une relation faite de complémentarité et d'antagonisme, fondant l'ordre cosmique et social. R.Hamayon inscrit cette complémentarité des sexes dans un vaste cadre d'échanges entre la société, la nature et la surnature. Il ne suffit pas de constater que la bisexualité est présente dans les deux domaines que nous cherchons à comparer pour pouvoir affirmer que Tirésias est un chamane. D'une part, parce qu'elle n'est pas la seule composante du chamanisme et, d'autre part, parce qu'elle ne symbolise pas toujours la même chose. Il faut comprendre son fonctionnement. Il était utile d'observer de part et d'autre la bisexualité, car Marie Delcourt partait de cette notion pour faire de Tirésias un chamane.


Extrait de Nathalie Duplain Michel, Neuchâtel, 2000

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