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mardi 23 juin 2015

Pratique chamanique et gestation



 Comme nous l’avons expliqué plus haut, les restrictions prénatales – inexistantes pour le père – sont minimes pour la mère au début de la grossesse et s’intensifient seulement à son terme. Après l’accouchement, les interdits deviennent plus importants, mais ils concernent également les hommes, dont les occupations peuvent nuire au nouveau-né.

Les onányabo hommes et femmes suivent donc des précautions particulières et dirigent des chants protecteurs (pánati bewá) pour leurs enfants afin de pouvoir ingérer l’ayahuasca et mener une séance chamanique sans que cela ne les affecte. Alors que les hommes onányabo interrompent leur pratique chamanique le jour même de l’accouchement, plusieurs femmes onányabo participent au rituel de la prise de l’ayahuasca jusqu’au septième mois de grossesse, période durant laquelle le bébé est bien protégé par le placenta. Tout ráo amer ou froid cause à la longue l’infertilité, plusieurs plantes amères sont d’ailleurs prises comme contraceptifs. Pour remédier à cette propriété abortive de l’ayahuasca, certaines femmes onányabo ajoutent du sucre à la préparation et chantent des protections sucrées (báta bewá) au fœtus.

Au huitième mois de grossesse, l’enfant commence à bouger et à voir, il s’avère alors plus vulnérable aux ráo qui peuvent l’agresser par la contagion de leurs caractéristiques (copía). Lorsqu’il est ainsi atteint, l’enfant naît mince, faible, jaunâtre comme le liquide de l’ayahuasca et il souffre de diarrhées et de vomissements jaunes. Il éprouve un sommeil agité et rêve énormément. Cette contagion se combat par le « chant du genipa » (náne bewá, náne : arbre à l’origine de l’humanité shipibo-conibo actuelle) qui fortifie le nouveau-né (Colpron 2004).

Certaines onányabo suivent aussi des initiations chamaniques jusqu’au huitième mois de grossesse : grâce à des chants protecteurs (pánati bewá), elles communiquent les qualités des ráo qu’elles emploient et renforcent ainsi le sang de leur progéniture, alors moins sensible aux maladies. Par exemple, puisque Justina a appris le savoir des végétaux nomán ráo (Myrcia) et bobinsana (Calliandra angustifolia) lorsqu’elle était enceinte de sa fille Pricila, cette dernière possède déjà, de manière latente, les propriétés de ces ráo, ce qui l’avantage pour une éventuelle vocation chamanique.

On observe d’ailleurs une transmission généalogique du chamanisme, le savoir et la force du géniteur passant à sa progéniture par l’intermédiaire de son sang.  Suite à l’accouchement, la plupart des femmes onányabo attendent que le nouveau-né atteigne l’âge de trois mois avant de reprendre leurs activités chamaniques. Si elles ingèrent l’ayahuasca avant ce laps de temps, elles compromettent leur propre santé, leur ventre renfermant des tourbillons d’airs puants (jánšho mayá niwe) incompatibles avec ceux de la liane. Au terme de la période restrictive, elles s’administrent des purgatifs qui les libèrent de ces mauvais airs. Tout comme les pères onányabo, les mères adressent des chants préventifs au bébé, pour que la prise de l’ayahuasca ne l’atteigne pas. Ces chants, soufflés avec de la fumée de tabac, le rendent étanche aux effets de l’ayahuasca et créent, dès la naissance, un lien privilégié entre les maîtres de l’ayahuasca – auteurs de ces chants – et les enfants d’onányabo.

La plupart des femmes attendent environ huit mois avant d’entreprendre de nouvelles périodes d’apprentissage de ráo, l’enfant, encore trop vulnérable, pouvant être atteint par les propriétés indésirables des plantes.

Toutefois, on retrouve encore des variations. À l’image des hommes, Herminia ne s’arrêtait de boire l’ayahuasca qu’au moment de l’accouchement, protégeant le bébé par le « chant du nid du paucar  » (ísco náa bewá). Cet oiseau, explique Herminia, utilise des feuilles de ráo puissants pour fabriquer son nid, ainsi les vents et les pluies ne s’infiltrent pas et n’atteignent pas les oisillons. À l’image de ce nid, le placenta devient imperméable aux effets de l’ayahuasca et protège le bébé. Selon Herminia, l’ayahuasca n’importune donc pas le petit, mais le rend au contraire «  fort comme le petit du cheval  ».

De plus, les gens de l’ayahuasca deviennent familiers avec l’enfant, ils l’aiment et en prennent soin comme d’un filleul (panó báke). D’ailleurs, elle raconte comment sa propre mère ingérait l’ayahuasca lorsqu’elle la portait, ce qui explique sa vocation chamanique : la plante la « connaissait déjà ». Néanmoins, Herminia n’ingère pas l’ayahuasca durant les trois premiers mois de l’allaitement car il réchauffe le sang et cause l’état d’ivresse (paénti) qui est dangereux pour le bébé. Ce laps de temps passé, des chants protecteurs permettent d’éventer (payáti) les effets pathogènes de l’ayahuasca. Quelques femmes onányabo affirment qu’elles ne peuvent pas suivre un apprentissage de ráo lorsqu’elles portent un enfant, les plantes amères (móca) pouvant les faire avorter. Aurora s’avère être la seule onánya interrogée à avoir affirmé de manière catégorique qu’une femme enceinte ne peut pas ingérer l’ayahuasca sans nécessairement susciter la contagion copía à l’enfant. Utiliser la plante hallucinogène toé (Brugmansia) peut même provoquer la naissance d’un yoshín báke, enfant qui naît avec une déformation physique et qui démontre ainsi sa descendance particulière, fils d’une entité de la forêt (Colpron 2004). De plus, Aurora ingérait l’ayahuasca seulement lorsqu’elle n’allaitait plus, le lait pouvant envenimer le bébé. Pour sa part, Emilia, lors de ma visite, allaitait son bébé. Bien qu’elle diminuât sa participation au rituel de la prise de l’ayahuasca, elle entreprit quelques cures, sa fille aînée, qui avait récemment accouché, pouvant alors allaiter le nourrisson pour elle.

En résumé, la plupart des femmes onányabo se conforment aux prescriptions prénatales propres à l’ensemble des femmes shipibo-conibo, tabous qui deviennent plus importants lors des derniers mois de la grossesse et qui s’aiguisent après l’accouchement. Ces périodes restrictives, qui s’observent durant quelques mois, ne les empêchent pas de poursuivre, par la suite, leurs activités d’onánya. De plus, les interdits liés à la couvade s’appliquent aussi au père onánya, qui doit tout autant protéger sa progéniture par des chants particuliers. Ainsi, les parents onányabo des deux sexes prémunissent leurs petits qui, perméables à leurs actions, peuvent subir les effets contagieux de l’ayahuasca. Au fur et à mesure que les petits grandissent, ils sont facilement pris en charge par une femme de la famille – grand-mère, tante, soeur aînée, selon les cas – lorsque leur mère se consacre aux séances de prises de l’ayahuasca. Quelle ne fut ma surprise de constater que, lorsque Justina préside de tels rituels, c’est son mari onánya – et non elle – qui quitte la séance pour consoler leur petit qui pleure la nuit.

Dans le quotidien, l’onánya observe la même division sexuelle du travail que les autres membres de la société, hormis les périodes de tabous qui sont aisément conciliables avec le soin des enfants. N’oublions pas que les petits participent aux tâches domestiques dès leur jeune âge : les mères bénéficient donc d’une aide pour les corvées que leurs périodes restrictives les empêchent de réaliser. Ainsi, les enfants de Justina la secondaient dans le travail aux plantations, dans la collecte de bois ou d’eau, lui évitant de soulever des poids lourds ou de s’exposer au soleil. Seulement les filles en âge pubère peuvent devenir – par l’odeur de leurs menstruations – un danger pour leur mère, mais encore une fois certaines pratiques du corps permettent de contourner ces empêchements.


Extrait du Journal de la société des américanistes 92-1 et 2  (2006) tome 92, n° 1 et 2

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