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jeudi 20 août 2015

La fin de l’homme au siècle des femmes


Le XXIe siècle sera celui des femmes : voilà ce que montrent les indicateurs. 

A force de conquêtes, elles ont défi ni leur place. Aux hommes d’inventer une nouvelle façon d’être au masculin, loin des stéréotypes. Une renaissance du mâle pour le bien de tous.


D’où vient que l’on éprouve souvent le sentiment d’énoncer une approximation un peu niaise dès que l’on parle de « l’Homme » et de « la Femme » ? Tout simplement du fait que le temps des généralités, en la matière, est dépassé, et que ni les femmes ni les hommes ne sont désormais réductibles au singulier majuscule, alors que l’individualisme triomphe et que chacun revendique d’être « soi ». Les féministes ont définitivement enterré « la Femme » dans les années 1970 et 1980, lorsqu’il est devenu insupportable d’entendre égrener les qualités et les défauts prêtés à l’éternel féminin depuis quelques siècles par la gent masculine. Les femmes – au pluriel – ont conquis le droit de s’échapper du carcan de l’archétype traditionnel, et même de le casser. Mais les hommes, qui ne se sont jamais révoltés collectivement contre le prototype pesant de l’éternel masculin, restent confusément, intimement, profondément arrimés à un modèle auquel, pourtant, beaucoup ne croient plus. Alors que les femmes ont entassé des montagnes d’écrits pour crier leur colère et clamer leurs volontés, les hommes n’ont pas trouvé de mots communs pour dire ensemble ce qu’ils ne veulent plus être ou ce qu’ils voudraient devenir. Elles veulent tout, ils ne revendiquent rien. Tandis que s’ouvre le siècle des femmes, celui qui les verra faire jeu égal avec les hommes et improviser les partitions de leur choix, « l’Homme » au singulier majuscule fond comme neige au soleil. C’est la fin.
Et maintenant, les hommes se cherchent, sur les décombres de l’éternel masculin. On ne sait pas encore ce qui va en surgir. A première vue, on en a une petite idée en kaléidoscope. Une publicité, d’abord, pour l’Eau sauvage de Dior qui, en 2009, a recours à une photo d’Alain Delon jeune prise en 1966 – date de sortie du parfum – comme si la virilité sexy ne pouvait se conjuguer que dans la nostalgie d’un idéal masculin enfui. Seconde publicité, cet automne, pour un autre parfum, Bleu de Chanel. Un homme donne une conférence de presse. C’est Gaspard Ulliel, le comédien aux beaux yeux bleutés. Une femme lui pose une question. Il répond par un silence interminable. Puis soudain, il se lève en murmurant : « Je ne vais plus être la personne que vous attendez. »

Que va-t-il devenir ? Qui va-t-il devenir ? Quand on lit les ouvrages publiés par les auteurs masculins qui annoncent et généralement prônent cette mutation, on est frappé par l’incertitude qui est la leur. Ils sont moins sûrs de ce qu’ils voient que de ce qu’ils croient. Comme s’ils étaient étrangers à eux-mêmes, comme si le continent masculin était devenu une terra incognita. Qu’il fallait défricher, conquérir, à coups de pioche, de pinceau ou de marteau.
Eric Zemmour choisit plutôt la massue, c’est son commerce. Dans « Premier sexe » (J’ai lu, 2009), il préconise une revirilisation des hommes, qui seraient menacés d’effondrement et de castration sous l’influence des homosexuels et le joug des femmes, désormais reines du monde. 
A l’inverse, le discret Paul Ackermann, qui a publié «Masculins singuliers » (Robert Laffont, 2009), milite pour l’émergence d’un homme « réconcilié » : « Réconcilié avec les femmes, réconcilié avec l’héritage de ses pères, mais surtout réconcilié avec lui-même. » Dans un livre sorti en octobre 2010, le philosophe Vincent Cespedes prône une « masculinité mystérieuse » et voit déjà pointer la « difficile transition de la performance au mystère ». Le singulier du titre – « L’Homme expliqué aux femmes » (Flammarion) – est démenti par le visuel choisi pour la couverture, une silhouette en kit, regroupant sur un seul corps huit types masculins, l’ambitieux, le bon vivant, le grand sensible, l’obsédé… : la synthèse est ardue. Ce qui n’empêche pas l’auteur d’annoncer la « Renaissance masculine », qu’il voit déjà pointer « en prise avec le tendre en dehors, le tendre en soi, la puissance exorbitante du bonheur enfantant le bonheur ». A ce prix seulement, suggèrent Cespedes et Ackermann, les femmes nous aimeront.
On revient de loin. 1804, le code Napoléon consent de nouveaux droits civils aux femmes, particulièrement en matière de succession, mais les déclare juridiquement incapables et verrouille la hiérarchie familiale : « La femme doit obéissance à son mari et le mari doit protection à sa femme. » Il a fallu attendre 1970 pour que l’homme soit détrôné de sa position de chef de famille. En attendant, pendant des décennies, jusqu’à ce qu’elles obtiennent le droit de vote en 1944, des ténors agitent le spectre de la « virilisation ». Ces femmes sont folles, de s’aventurer à se servir de leur cerveau ! « Dans la jeunesse, dans l’âge mûr, dans la vieillesse, quelle sera la place de ces êtres incertains qui ne sont, à proprement parler, d’aucun sexe ? » s’écrie le médecin et philosophe Pierre Cabanis. Haro sur Jules Ferry, héraut du droit à l’instruction pour les deux sexes. On suppute les dommages collatéraux : « Un jour, écrit Barbey d’Aurevilly dans les « Bas bleus » en 1878, c’est nous, les hommes, qui ferons les confitures et les cornichons. » Bien vu.

Enfin, relativement. A vrai dire, les femmes ont plus massivement profité de la brèche ouverte par Jules Ferry en 1870, que les hommes n’ont profité des portes ouvertes dans la cuisine et la buanderie par celles qu’on appelait hier les « ménagères ». Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, les filles sont meilleures que leurs congénères masculins à tous les échelons de la scolarité et sont plus diplômées qu’eux. Elles sont, en France, 68 % à décrocher leur baccalauréat pour 56 % de garçons. Depuis dix ans, elles sont majoritaires dans le troisième cycle universitaire. Certes, elles se retrouvent parquées dans 11 familles de métiers sur 86 : moins de 10 % dans le bâtiment, 20 % dans l’énergie, 75 % dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’action sociale. Certes, elles sont moins de 25 % chez les ingénieurs, bastion masculin traditionnel, 17 % seulement dans l’informatique, territoire neuf. Mais, désormais, le sexisme est devenu ringard. Plus aucune publicité n’ose montrer une femme armée d’une serpillière et les propos machos passent pour une faute de goût ou un signe d’inculture. La cause est entendue : les femmes sont les égales des hommes, au moins dans les textes. L’avant-garde sociale des entreprises, qui communiquent sur leur « management éthique », se démène, de charte de la diversité en label égalité, pour mériter l’étiquette « women friendly ».
Outre-Atlantique, les femmes sont devenues les breadwinners de 40 % des couples, selon le rapport Shriver du Center for American Progress. Pendant la crise, de fin 2007 à janvier 2010, l’emploi masculin a chuté de 8,2 % tandis que le nombre de femmes au travail ne baissait que de 3,9 %, indique une étude de la Banque de réserve fédérale (Fed) de New York. La France vit une mutation apparemment analogue. Huit femmes sur dix travaillent et contribuent aux ressources du foyer. Au début de la récession, le chômage féminin a flambé moins vite que celui des hommes. Mais, selon la sociologue Margaret Maruani, les travailleurs les plus pauvres sont à 80 % des travailleuses. Et pour cause, les femmes occupent massivement des emplois non qualifiés et un tiers d’entre elles bosse à temps partiel.

Pendant que les filles s’appropriaient les rôles hier interdits, les garçons ont eu la liberté d’emprunter le chemin inverse. Ils sont entrés, comme un seul homme, dans les maternités. On les voit dans les squares pouponner, moucher, consoler, conduire les poussettes. Ils ne boudent plus leur congé de paternité. Mais, selon une étude publiée par le démographe Arnaud Régnier-Loilier (Ined) en 2009, 80 % des tâches ménagères sont encore accomplies par les femmes et, même chez les couples égalitaires, l’écart entre les conjoints se creuse à l’arrivée d’un enfant, a fortiori des suivants.
Les jeunes pères, pourtant, tiennent à exister. Ils se battront, s’ils viennent à divorcer, pour voir leurs enfants autant que la mère. Mais ce n’est pas si facile d’être un homme libéré. Comme les femmes, ils sont soumis dans les entreprises à une double injonction : c’est « génial » d’avoir un mouflet – « ça s’arrose, hein ? » – mais « au fait, le dossier Dubois, tu as réglé le problème ? »
Alain emmène chaque matin ses enfants à l’école. Lorsque ce cadre de direction dans une grande banque française a objecté à son supérieur qu’il lui serait impossible de se rendre à une réunion hebdomadaire fixée à 8 h 30, il s’est vu fusiller du regard. Il a tenu bon. Et il le paie. Sa carrière progresse moins vite que celle de ses collègues. « Quand mes enfants sont tombés malades, j’ai pris un jour de congé pour m’en occuper. Trois ans après, mes collègues ironisent encore en m’appelant “la nounou”. » Alain a le sentiment d’être dans une situation semblable à celle des femmes, lui qui ne traîne pas le soir au boulot, ne s’éternise pas au bistrot avec les collègues et n’emporte pas dix dossiers en week-end : il n’a pas adopté les codes informels de la réussite.
Dans leurs blogs, de jeunes pères rivalisent d’expertise, décidés à investir la sphère privée. Sur un petit ton caustique, histoire de ne pas passer pour des idiots utiles. Cédric Bruguière, l’un des auteurs du blog « Papa travaille », se plaint de discrimination. « Parfois, écrit-il, il vaut mieux dire à l’employeur que vous avez besoin des mercredis pour jouer au golf, rencontrer de nouveaux clients, faire du tennis de compétition, ou même aller jouer au poker. » Malgré leur bonne volonté, pas sûr, pourtant, que ces pères éperdus aient la même perception que les femmes des rôles qu’ils désirent partager. Le sociologue Thierry Blöss a observé que tout ce qui relève de la « gestion mentale » de l’enfant était abandonné aux mères, tandis que les pères aiment se consacrer aux activités de « socialisation ». En clair, ils incarnent « une figure secondaire ou auxiliaire ». A elles, « la figure principale ». De quoi combler la plupart des psy qui se lamentent sur le manque de père, au sens symbolique du terme : comme Michel Schneider qui stigmatise la société maternante – « Big Mother » (Odile Jacob, 2002) – ou le pédiatre Aldo Naouri qui appelle les hommes à s’imposer en tant qu’amant de la mère.
Pas un patron, aujourd’hui, qui n’encense les femmes. Dans les faits, ça coince : à poste égal, ils les paient toujours moins bien que les hommes. Mais le groupe résiste, dès que le pouvoir est en jeu.
Les vrais machos, ceux qui ne veulent pas être pris pour des « gonzesses », se recrutent encore dans les cités, les bistrots, les vestiaires, les chambrées, ou chez les dirigeants d’entreprises et les politiciens. Ils frappent encore, même physiquement. Mais ils sont hors-la-loi et ils le savent. Même s’ils se cherchent des alibis. Ils pressentent bien, au fond d’eux-mêmes, qu’un jour leurs filles prendront leur indépendance. Leur machisme ressemble à des crispations sectaires, à des réflexes archaïques face à la perte de pouvoir, quand la peur se masque de haine.
Le malaise masculin face à la concurrence des femmes s’exprime souvent plus subtilement. C’est bien simple, les femmes, souvent, ils ne les voient pas. Souvenez-vous du président Sarkozy offrant aux parlementaires, pour fêter sa présidence européenne, un petit cadeau comprenant un stylo et… une cravate.
Ils les cherchent souvent. Si, si. Des compétentes, bien sûr. « On n’en trouve pas, gémissent-ils, vous en connaissez, vous ? » Catherine Ferrant, alors directrice de l’innovation chez Total, livrait, dans un colloque en juin 2008, les résultats d’une enquête conduite auprès des cadres du groupe pour tenter d’identifier les freins à la promotion féminine : « Les femmes cadres décrivent les hommes cadres comme des cadres », a-t-elle conclu. « Les hommes cadres décrivent les femmes cadres comme des femmes. »
Elles ont décidé de se faire voir. Face aux réseaux masculins qui structurent le corporatisme masculin, les femmes de pouvoir s’organisent, de sites en colloques, pour faire la courte échelle aux autres. De Véronique Morali, présidente du développement chez Fimalac et créatrice du site Terra Femina, à Mercedes Erra, présidente exécutive d’Euro-RSCG, toutes sont convaincues qu’il faut en finir avec les pudeurs féminines face au pouvoir. « La compétition est ouverte », déclare Marie-Claude Peyrache, présidente française de l’European Professionnal Women’s Network qui regroupe – en anglais exclusivement – 3500 cerveaux féminins dont 1 200 à Paris : « Un jour, dit-elle avec gourmandise, les femmes protègeront les hommes. »
Tandis que les bardes de la virilité appellent leurs frères à la réaction, les battantes clament qu’elles rendront le monde meilleur. Dans un entretien à la chaîne ABC, Christine Lagarde, ministre de l’Economie et des Finances, ironise sur son déficit de testostérone. Une « aide » pour les femmes, finalement, « puisqu’on ne va pas nécessairement investir nos egos dans une négociation, en imposant notre point de vue, en humiliant notre partenaire ».
La blague a fait le tour du monde féministe : « Si Lehman Brothers s’était appelé Lehman Sisters, la banque n’aurait pas fait faillite. » Explication des experts, « The Economist » en tête : les femmes prenant moins de risques que les hommes, elles provoqueraient moins de dégâts. Selon une étude réalisée par Equality and Human Rights, les bonus des traders féminins sont 80 % moins juteux que ceux de leurs collègues masculins. Michel Ferrary, professeur en gestion des ressources humaines à l’Ecole supérieure de commerce de Nice-Sophia-Antipolis, a étudié les 42 plus grosses entreprises françaises. Celles qui emploient plus d’un tiers de femmes cadres – 35 % étant le seuil à partir duquel une minorité peut influer sur le groupe – auraient vu leur chiffre d’affaires progresser de 60 % de plus que les autres et elles créeraient davantage d’emplois. Le cabinet de consultants Mc Kinsey, lui, a montré que plus les femmes sont nombreuses dans les comités exécutifs, plus la rentabilité des sociétés s’accroit. Illico, deux banques finlandaises ont lancé conjointement Top Women, une obligation bancaire investie dans des entreprises riches en responsables femmes.

L’économiste Esther Duflo, spécialiste du développement et de la lutte contre la pauvreté, a mené en Inde des expérimentations sur la gouvernance au féminin. Dans un tiers des districts d’un Etat, un dispositif administratif a imposé qu’un tiers des chefs élus soient des femmes. On s’est aperçu que la part des dépenses publiques consacrée aux infrastructures sociales comme l’eau, la santé ou l’éducation, était bien plus élevée dans les districts dirigés par des femmes. Les hommes, eux, auraient tendance à investir, au foyer, dans l’achat d’un véhicule ou, pour la collectivité, dans des projets industriels démesurés, selon un rapport de l’Unicef de 2007. « Tout, dans notre vision du mythe féminin et de l’idéal masculin, nous pousse à prescrire aux unes le goût de la prudence, du retrait, de la protection, du don de soi, et aux autres, celui de l’audace, de la conquête, de la vitesse, du danger, de la domination », souligne le psychanalyste Serge Hefez. De là à penser que si l’esprit pionnier a porté ses fruits à l’ère industrielle, la société post-industrielle, elle, a besoin des femmes pour retrouver le sens des priorités écologiques et régir le principe de précaution, il y a un pas que certaines féministes franchissent avec enthousiasme.
S’entendant décrire comme de grands ados un peu benêts, les hommes auraient tort de déprimer. Seuls les différentialistes peuvent croire que ces variations de comportement sont exclusivement déterminées par nos gènes. Elles sont liées à la culture. Et la culture évolue. Maintenant que Sciences Po a mis les gender studies à son programme, les élites ne pourront plus l’ignorer : l’homme et la femme ne diffèrent pas seulement par ces « détails » corporels qui nous occupent tant, mais par cette infinité de gestes, d’attitudes, d’attentes, de codes jamais appris mais que chacun connaît par cœur. La multiplication des études de genre – symptôme en soi de la crise identitaire qui nous taraude – a le mérite de faire réfléchir à ce qu’on savait déjà : les cultures habillent les sexes et chaque culture invente pour chacun un nouveau costume intellectuel, affectif et politique.
En ce début de millénaire, dans les sociétés occidentales, il est frappant de voir que les hommes n’ont plus peur de féminiser leur apparence – le marché de la beauté masculine explose – tandis que les femmes mettent leur part de virilité en veilleuse. Peut-être parce qu’elles n’ont pas besoin de posture. Elles « font » les hommes puisqu’elles s’approprient tous leurs rôles. Même la délinquance des filles, traditionnellement minime, décolle. Selon les chiffres policiers, le nombre des atteintes aux personnes commises par des mineures vient d’augmenter de 83 % en cinq ans.
Tout le monde est à l’étroit dans les codes traditionnels, ça craque de partout. Dans « La Domination masculine » (Seuil, 2002), Pierre Bourdieu expliquait que « le privilège masculin » était aussi un piège : « Il trouve sa contrepartie dans la tension et la contention permanente, parfois poussées jusqu’à l’absurde, qu’impose à chaque homme le devoir d’imposer en toutes circonstances sa virilité. » Comme en écho, dans son dernier essai – « Le Conflit : la femme et la mère (Flammarion, 2010) – Elisabeth Badinter écrit : « Le bébé est le meilleur allié de la domination masculine. » A chacun de chercher comment ne pas se laisser formater.
A sa façon, le réalisateur Joël Abecassis sort du rang en publiant, sujet féminin s’il en est, le récit du régime alimentaire qu’il s’est infligé. « D’où me vient cette angoisse ? » confie-t-il dans « Apesanteur » (Lattès, 2010). « Je prends du poids parce que j’ai peur d’être trop léger comme père, tout simplement. » Cet aveu-là, quand on est un mâle à l’ancienne, on le tait. Abecassis a sa faiblesse et il l’expose, c’est un signe des temps. De plus en plus d’hommes laissent paisiblement tomber les modèles Tarzan pour mener leur vie à leur façon, loin des diktats d’antan. Décidées à ne rien sacrifier, les femmes attendent d’être calées dans leur vie professionnelle pour programmer leur premier enfant : à 30 ans aujourd’hui, 31 bientôt. Mais certaines, déjà, étouffant dans leur habit de superwoman, fantasment de se déployer ailleurs que dans la performance.


Et les voilà qui se retrouvent.
Garçon ou fille, les jeunes générations rêvent de « qualité ». Elles veulent réussir leur vie professionnelle et leur vie privée. Une enquête réalisée par l’agence Equilibres en 2007 montrait que les pères de famille âgés de 30 à 40 ans ne se sentent pas, contrairement à leurs aînés, mariés à leur entreprise. 15 % seulement des quatre cents cadres à haut potentiel interrogés, tous appelés à diriger un jour, correspondaient au modèle « tradi » du « pourvoyeur de revenus » qui construit son identité d’homme à travers le travail. 52 % d’entre eux, qualifiés d’équilibristes, aspirent à une paternité épanouissante et attendent de l’entreprise une évolution. 33 %, dits « égalitaires », osent des choix audacieux et des renoncements professionnels, souvent mal compris.

es entreprises bougent. Plusieurs, comme Areva, Alstom et Orange, ont signé des accords « vie professionnelle-vie personnelle ». Créé en 2008, un Observatoire de la parentalité en entreprise regroupe 179 sociétés et associations autour d’une charte par laquelle ils s’engagent à faire évoluer les règles écrites et non dites qui pénalisent les parents. Les réunions tard le soir y sont proscrites. Les congés parentaux y sont mieux accompagnés. Des crèches sur place sont prévues. Au début de 2010, l’Observatoire de la responsabilité sociétale des entreprises (Orse) a publié un ouvrage intitulé « Patrons papas » (Cherche Midi, 2010), dans lequel des dirigeants s’interrogent longuement sur la question qu’il est devenu politiquement incorrect de poser aux dames : comment concilier vie professionnelle et vie familiale ?
Les rôles se redéfinissent doucement en s’échangeant sur les bords. C’est la tendance « gender flexibility », chacun joue avec les codes de l’identité sexuelle de l’autre sans se renier. A l’heure du tout mixte, du métissage, de la fusion food, de la world music, on a le droit de mélanger. Les stars masculines, comme Guillaume Canet, n’hésitent plus à porter leur fragilité en bandoulière. Contrairement à « une masculinité amputée et impuissante, qui refoule le féminin et ne se définit que par cette négation », une masculinité « pleine et entière » a partie liée avec le féminin, assure Vincent Cespedes. « Remuer l’altérité en nous-mêmes, ce n’est pas la dissoudre en nous, mais en réactiver le dynamisme. »

Adieu, le mâle « qui fout des baffes aux femmes », le métrosexuel efféminé et le perpétuel culpabilisé, décrète Paul Ackermann. Bienvenue au « gentleman urbain, convivial, pas macho mais viril », cet homme « humanisé », dont la sociologue Christine Castelain-Meunier voit l’émergence. « On est en train de reconstruire une certaine fierté masculine, sans machisme », ajoute-t-elle. Propos de luxe quand on songe à tous ces pays où, en 2010, on lapide encore des femmes pour des peccadilles ; où on les voile, on les enferme, on leur interdit toute émancipation, on les vend. Dans les démocraties modernes, le mâle comme référent essentiel de l’humanité est mort. Même si certains campent comme des forteresses assiégées dans le mépris et l’arrogance sexiste. Pour plaire aux femmes qui ont cassé le vieux moule, la majorité des hommes, débarrassés de l’obligation d’être les plus forts partout, inventent déjà – et sans que rien ne soit dit collectivement – leurs compromis personnels avec l’héritage masculin, les tabous, leur propre besoin d’oxygène. De la disparition de l’éternel masculin, après celle de l’éternel féminin, va naître peu à peu une définition mixte de l’humain, nourrie d’universalité. Chacun, avec ce qu’il est génétiquement, avec ses différences qui ne sont pas toutes réductibles au sexe, pourra s’emparer des rôles que la culture mettra à disposition. Une mixité passionnante qui, au-delà des idéologies et des postures, se distille un peu chaque jour.

par Jacqueline Rémy, Isabelle Germain

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