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samedi 14 mai 2016

Le fantasme du guerrier


Qu’est-ce que la virilité ?
Une construction psychique et, avant tout, l’intime conviction d’être un homme. C’est aussi, depuis la nuit des temps, une façon d’être aux allures de diktat social, comme il est demandé aux femmes d’être féminines. À en croire notre imaginaire collectif, ces dernières – forcément faibles et fragiles – devraient pouvoir se réfugier dans les bras d’hommes forts et musclés. « La barre est haute ! reprend le psychanalyste. Le fantasme de virilité n’est pas celui d’un mec peinard, mais celui d’un conquérant, un guerrier intrépide, un surhomme. »
Partageant son étymologie avec la vertu (« vertu » et « virilité » sont des dérivés du latin vir, « homme »), la virilité fait, culturellement, la valeur d’un homme : un bon chef de famille, un bon employé, un bon soldat, etc. Mais, au XXe siècle, elle essuie échec sur échec, alors que les femmes conquièrent des lieux (l’usine, l’université, l’armée, etc.) et des droits jusqu’ici réservés aux hommes. Si bien qu’aujourd’hui, « nombreux sont ceux qui ont du mal à trouver leur place d’homme, relève Jean Mollon, gestalt-thérapeute et co-animateur du groupe « Viens si t’es un homme », à L’École parisienne de gestalt. Ils ont peur, s’ils expriment leur puissance, de passer pour violents ou d’effrayer les femmes avec leur désir ». Certains se cachent derrière une extrême serviabilité, s’inhibent jusqu’à, parfois, refuser la sexualité, tandis que, de leur côté, « les femmes souffrent du manque d’affirmation des hommes », poursuit Jean Mollon.



Avoir le plus beau… vélo

 

La virilité est d’abord une élaboration psychique « qui se met en place, entre 3 et 8 ans, avec le complexe d’OEdipe. Le petit garçon veut à la fois être aussi fort que son papa et s’en débarrasser », explique Françoise Moscovitz, psychanalyste. Comparant son sexe à celui de son père (ou à celui de son oncle, de son grand-père…), il s’interroge sur sa conformité anatomique. Parce qu’elle se construit à la fois dans l’inquiétude de ne pas surpasser cette puissance fantasmée, dans la volonté d’éblouir sa mère et dans le stress culturel d’« être un vrai mec », la virilité prend des allures de Saint-Graal. Avec toujours ce désir d’en avoir « une plus grosse », en espérant que cette baguette magique lui donne l’assurance manquante.
D’autant que, pour les psychanalystes freudiens, la fierté d’avoir un phallus se mêle à la peur archaïque de la castration : si les filles n’en ont pas, c’est que le garçon peut perdre le sien. « Dès l’école, avoir, par exemple, le plus beau vélo le protège inconsciemment de cette menace. En multipliant les objets phalliques, il se tranquillise sur sa puissance et comble sa peur du manque », note Françoise Moscovitz.
La mère a alors un rôle primordial : « Pour que le garçon acquière l’intime conviction d’être un homme, il faut qu’elle l’appréhende comme tel, porteur d’une virilité destinée aux autres femmes. De son côté, le père doit à la fois “l’épater”, disait Lacan, et l’aider à devenir un homme », insiste Pierre Marie, psychanalyste et auteur de La Croyance, le Désir et l’Action (PUF, 2011). Pour cela, il doit accepter qu’il le dépasse et l’encourager à aller voir ailleurs, sur d’autres terres que les siennes.

En roulant des mécaniques avec les copains, en étant le plus fort ou le plus malin, le garçon se rassure aussi sur son genre. Il démontre qu’il est homme parmi les hommes, avant de pouvoir, dernière étape de la construction de la virilité, à l’adolescence, rencontrer les femmes. Ou les hommes, car la psychanalyse considère que la structure féminine et masculine est présente chez les deux sexes. Quel que soit le choix du partenaire amoureux, la virilité se valide dans l’altérité. Et « un homo danseur étoile peut se sentir plus viril qu’un hétéro rugbyman », précise Bernard-Élie Torgemen.
Au temps des premiers ébats, c’est donc le grand saut, empreint de crainte de ne pas être capable ou pris au sérieux. « Si l’on n’a pas été accueilli, à ce moment-là, par la femme ou l’homme désiré, peut s’ancrer la peur de ne pas être assez viril », souligne Jean Mollon. Et même quand ça se passe bien, l’inquiétude ne s’envole pas pour autant. « Elle était plus âgée, et m’a dit que personne ne lui avait fait l’amour comme cela. Ça m’a ébranlé : être un homme pouvait donc tenir au jugement d’une femme », se souvient Philippe, 39 ans.
« Finalement, la vraie réassurance se produit lorsque l’on tombe amoureux, que l’on découvre que l’on peut être faillible et aimable », éclaire Bernard-Élie Torgemen. La virilité est enfin remise à sa (moindre) place. Car, affirme Jean Mollon, « aller pleinement au contact de l’autre demande d’identifier ses forces autant que ses fragilités. Quand je me sens fort à l’intérieur, je peux l’être à l’extérieur ». Apprendre à parler de soi, faire place aux émotions : autant, selon nos représentations, de « trucs de filles » qui font des hommes agissants, capables de prendre des décisions. Des hommes virils, tendres et solides à la fois.

A DÉCOUVRIR

 

A lire

Histoire de la virilité sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello. Trois volumes qui nous apprennent que, dès l’Antiquité grecque, l’homme devait associer force, courage, puissance sexuelle et morale. La virilitas romaine se veut ensuite l’accomplissement du masculin. La chevalerie y ajoute la courtoisie, le XIXe siècle, le patriotisme. Et Brando, le maillot de corps (Seuil, 2011).

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