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vendredi 25 juillet 2014

GEORGE SAND ET LES DROITS DES FEMMES




Printemps 1848 : l'effervescence féminine est grande. Des femmes, à Paris (et ailleurs), issues du saint‑simonisme pour beaucoup, s'organisent en clubs, multiplient les débats, pétitions et opuscules, et s'expriment dans des journaux en particulier « La voix des femmes ». Qui sont‑elles ? « Des femmes connues, voire célèbres, et des anonymes ; des habituées de l'espace public, au moins littéraire, et d'obscures lectrices, ménagères et travailleuses des faubourgs, de moyennes voire petites bourgeoises... mais aussi des ouvrières du textile ou de la couture ; des femmes seules, célibataires ou séparées, attentives au divorce et des mères de famille, soucieuse de l'éducation de leurs enfants.... Des femmes pauvres, prostituées parfois... » (M. Perrot). Avril 1848 : faute de pouvoir voter, elles soutiennent des candidats. Eugénie Niboyet propose (sans la consulter) la candidature de George Sand, écrivaine célèbre. Celle-ci a gagné sa liberté à travers l’écriture et elle a écrit à propos de son premier roman, paru en 1832, « J‘ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, mais profond et légitime, de l’injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l’existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société. » : on peut la supposer prête à défendre « l’affranchissement des femmes ».

Après un mariage raté, George Sand a eu des aventures parfois orageuses, et elle cumule des amitiés, parfois illustres, dont certaines marquent son évolution intellectuelle. Républicaine dès le début des années 1830, l’amitié de Pierre Leroux et plus tard de Louis Blanc la font évoluer vers le socialisme. En 1848, c’est une républicaine enthousiaste, engagée auprès du gouvernement provisoire. Le texte, dont nous citons de larges extraits, est une lettre inachevée adressée aux « membres du Comité central» et fait suite à «l'affaire» suscitée par la proposition d’Eugénie Niboyet. Celle-ci a ainsi motivé son appel : « La première femme appelée à l’Assemblée constituante devrait être acceptée par les hommes. Sand ne leur est pas semblable, mais son génie les étonne et peut‑être, magnifiques rêveurs, ils lui font l'honneur d'appeler mâle son génie. Elle s'est faite homme par l'esprit, elle est restée femme par le côté maternel. Sand est puissante et n'effraie personne ; c'est elle qu'il faut appeler par le vœu de toutes au vote de tous.. En appelant Sand à l’Assemblée, les hommes croiront faire une exception ; ils consacreront le principe et la règle. » (La voix des femmes, 6 avril 1848). G. Sand exprime très sèchement son désaccord, par voie de presse dès le 8 avril. (« J’espère qu'aucun électeur ne voudra perdre son vote en prenant fantaisie d'écrire mon nom sur son billet .Je n'ai pas l'honneur de connaître une seule des dames qui forment des clubs et rédigent des journaux... »).

Dans cette lettre de la mi‑avril, non expédiée, G. Sand se situe clairement à distance des femmes de 1848, « féministes » actives, saint-simoniennes ou fourièristes. Elle énonce ses convictions fondamentales : priorité à l'égalité civile, réforme du mariage... et souci que la famille ne soit pas menacée. Elle tient à s’insurger contre l’émancipation et la liberté (sulfureuse), la « promiscuité » prônées par les saint-simoniens. Il apparaît plus ou moins de son refus une certaine condescendance vis-à-vis de « ces dames » : sans doute, se perçoit-elle différente, se ressent-elle comme une exception. L'intérêt du texte est de présenter l'argumentaire de ceux (celles) qui privilégient ainsi les droits civils. Il souligne largement lui aussi la ruse des opprimés (Cf. O. de Gouges, M. Wollstonecraft…). Les quelques lignes d'E. Niboyet mettent en regard la conviction de celles qui privilégient les droits politiques. Le problème exception/régle est évoqué : en démocratie, l’exception peut faire règle…



Priorité à la revendication des droits civils « Les femmes doivent‑elles participer un jour à la vie politique? Oui, un jour, je le crois avec vous, mais ce jour est‑il proche ? Non, je ne le crois pas, et pour que la condition des femmes soit ainsi transformée, il faut que la société soit transformée radicalement.

Nous sommes peut‑être déjà d'accord sur ces deux points. Mais il s'en présente un troisième. Quelques femmes ont soulevé cette question : pour que la société soit transformée, ne faut‑il pas que la femme intervienne politiquement dès aujourd'hui dans les affaires publiques ?  J'ose répondre qu'il ne le faut pas, parce que les conditions sociales sont telles que les femmes ne pourraient pas remplir honorablement et loyalement un mandat politique.

La femme étant sous la tutelle et dans la dépendance de l'homme par le mariage, il est absolument impossible qu'elle présente des garanties d'indépendance politique à moins de briser individuellement et au mépris des lois et des mœurs, cette tutelle que les mœurs et les lois consacrent.[…]

Pour ne pas laisser d'ambiguïté dans ces considérations que j’apporte, je dirai toute ma pensée sur ce fameux affranchissement de la femme dont on a tant parlé dans ce temps‑ci.

Je le crois facile et immédiatement réalisable, dans la mesure que l'état de nos mœurs comporte. Il consiste simplement à rendre à la femme les droits civils que le mariage seul lui enlève, que le célibat seul lui conserve ; erreur détestable de notre législation qui place en effet la femme dans la dépendance cupide de l'homme, et qui fait du mariage une condition d'éternelle minorité, tandis qu'elle déciderait la plupart des jeunes filles à ne se jamais marier si elles avaient la moindre notion de la législation civile à l'âge où elles renoncent à leurs droits. Il est étrange que les conservateurs de l'ordre ancien accolent toujours avec affectation dans leur devise menteuse ces mots de famille et de propriété, puisque le pacte du mariage tel qu'ils l'admirent et le proclament, brise absolument les droits de propriété de tout un sexe. Ou la propriété n'est pas une chose sacrée comme ils l'affirment, ou le mariage n'est pas une chose également sacrée, et réciproquement. Deux choses sacrées ne peuvent se détruire l'une l'autre. Cette réforme est très possible et très prochaine, j'en ai la certitude. C'est une des premières questions dont une république socialiste aura à s'occuper, et je ne vois pas qu’elle puisse porter la moindre atteinte à la fidélité conjugale ou à la bonne harmonie domestique, à moins qu'on ne regarde l'égalité comme une condition de désordre et de discorde. Nous croyons le contraire, et l'humanité en a jugé ainsi définitivement.

On demande où sera le principe d'autorité nécessaire à l'existence de la famille si cette autorité est partagée également entre le père et la mère. Nous disons que l'autorité ne sera pas immobilisée dans les mains de celui qui peut impunément avoir toujours tort, mais qu'elle se transportera de l'un à l'autre, suivant l'arbitrage du sentiment ou de la raison, et lorsqu'il s'agira de l'intérêt des enfants, je ne vois pas pourquoi l'on se méfierait de la sollicitude de la mère puisqu’on reconnaît que c’est elle qui a l’amour le plus vif et le plus soutenu de la progéniture. Au reste quand on demande comment pourra subsister une association conjugale dont le mari ne sera pas le chef absolu et le juge et partie, sans appel, c'est comme quand on demande comment l’homme libre pourra se passer de maître et la république de foi.[…]

En attendant que la loi consacre cette égalité civile, il est certain qu'il y a des abus exceptionnels et intolérables de l'autorité maritale. Il est certain aussi que la mère de famille, mineure à 80 ans, est dans une situation ridicule et humiliante. Il est certain que le seul droit de despotisme attribue au mari son droit de refus de souscrire aux conditions matérielles du bonheur de la femme et des enfants, son droit d'adultère hors du domicile conjugal, son droit de meurtre sur la femme infidèle, son droit de diriger à l'exclusion de sa femme l'éducation des enfants, celui de les corrompre par de mauvais exemples ou de mauvais principes, en leur donnant ses maîtresses pour gouvernantes comme cela s'est vu dans d'illustres familles; le droit de commander dans la maison et d'ordonner aux domestiques, aux servantes surtout d'insulter la mère de famille ; celui de chasser les parents de la femme et de lui imposer ceux du mari, le droit de la réduire aux privations de la misère tout en gaspillant avec des filles le revenu ou le capital qui lui appartiennent, le droit de la battre et de faire repousser ses plaintes par un tribunal si elle ne peut produire de témoins ou si elle recule devant le scandale ; enfin le droit de la déshonorer par des soupçons injustes ou de la faire punir pour des fautes réelles. Ce sont là des droits sauvages, atroces, anti‑humains et les seules causes, j'ose le dire, des infidélités, des querelles, des scandales et des crimes qui ont souillé si souvent le sanctuaire de la famille, et qui le souilleront encore, o pauvres humains, jusqu'à ce que vous brisiez à la fois 1’échafaud et la chaîne du bagne pour le criminel, l'insulte et l'esclavage intérieur, la prison et la honte publique pour la femme infidèle. Jusque‑là, la femme aura toujours les vices de l'opprimé, c’est‑à‑dire les ruses de l'esclave et ceux de vous qui ne pourront pas être tyrans, seront ce qu’ils sont aujourd'hui en si grand nombre, les esclaves ridicules de leurs esclaves vindicatifs.

En effet quelle est  la liberté dont la femme peut s'emparer par fraude ? celle de l'adultère. Quelle est la dignité dont elle peut se targuer à l'insu de son mari ? la fausse dignité d'un ascendant ridicule pour elle comme pour lui. […]

Oui, l’égalité civile, l’égalité dans le mariage, l’égalité dans la famille, voilà ce que vous pouvez, ce que vous devez demander, réclamer. Mais que ce soit avec le profond sentiment de la sainteté du mariage, de la fidélité conjugale, et de l'amour de la famille. Veuillez être les égales de vos maris pour ne plus être exposées par l'entraînement de vos passions et les déchirements de votre vie domestique à les tromper et à les trahir.[…]

Quant à vous femmes, qui prétendez débuter par l’exercice des droits politiques, permettez‑moi de vous dire encore que vous vous amusez à un enfantillage. Votre maison brûle, votre foyer domestique est en péril et vous voulez aller vous exposer aux railleries et aux affronts publics, quand il s'agirait de défendre votre intérieur et d'y relever vos pénates outragés ? Quel bizarre caprice vous pousse aux luttes parlementaires, vous qui ne pouvez pas seulement y apporter l'exercice de votre indépendance personnelle? […]

Puisque vous avez du talent, puisque vous faites des journaux, puisque vous avez, dit‑on, un certain talent de parole, publiez vos opinions et discutez‑les avec vos amis ou dans des réunions non politiques et officielles ou vous serez écoutées sans préventions. Mais ne proposez pas vos candidatures de femmes, car elles ne peuvent pas être prises au sérieux, et c'est en soulevant ces problèmes que l'opinion refuse d'examiner que vous faites faire à cette opinion maîtresse du monde, maîtresse de l'avenir puisqu'elle seule décide en dernier ressort de l'opportunité des réformes, une confusion étrange et funeste. Si dans vos écrits vous plaidiez la cause de l'égalité civile, vous seriez écoutées. Il est beaucoup d'hommes sincères qui se feraient vos avocats, parce que la vérité est arrivée sur ce point à régner dans les consciences éclairées. Mais on voit que vous demandez d'emblée l'exercice des droits politiques, on croit que vous demandez encore autre chose, la liberté des passions et, dès lors, on repousse toute idée de réforme. Vous êtes donc coupables d'avoir retardé, depuis vingt ans que vous prêchez sans discernement, sans goût et sans lumière l'affranchissement de la femme ; d'avoir éloigné et ajourné indéfiniment l'examen de la question. »


Extrait de « Aux membres du comité central », Texte présenté par Michelle Perrot dans George Sand « Politique et polémiques ». Imprimerie Nationale, 1997, pp. 534‑542

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