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mardi 3 mars 2015

Cybèle, la matrone romaine


De la proto-histoire aux royaumes légendaires



Certains ont cherché à faire naître le culte de Cybèle dans des périodes reculées, en s’appuyant sur l’iconographie caractéristique de la Déesse.

La plus ancienne représentation de la Déesse maîtrisant les fauves est vieille de 8000 ans : il s’agit d’une statuette retrouvée à Çatal Hüyük en Phrygie. La Mère est confortablement assise entre deux félins mais elle n’a pas de nom. En Asie mineure, des Déesses mères étaient vénérées avec les mêmes caractéristiques
iconographiques (des fauves ou des cervidés à leur côté). Elles régnaient sur la montagne, la forêt et toutes les sources de la fécondité. Elles étaient adorées sous forme de bétyles, ces fameuses pierres sacrées.

Son nom de Cybèlè ou Kubaba apparaît à l’époque classique et lui vient de celui d’une montagne, lieu de sa première épiphanie au 16ème siècle avant J-C. Mais il apparaît pour la première fois au fronton du sanctuaire  phrygien d’Aslankaya, au 6ème siècle avant l’ère commune. La Phrygie du 6ème siècle, c’est la terre des rois Midas et Crésus où l’or coule dans le Pactole. Cette richesse vient de la Déesse, représentée par des magistrats- prêtres, désignés comme ses Attis. C’est depuis la ville phrygienne de Pessinonte que le culte de la Grande Mère va se diffuser. Pessinonte était un Etat- Temple devenu vassal des rois de Pergame, les Attalides. Le clergé de Cybèle avait à sa tête un Attis qui était le grand-prêtre et un Battakès, qui était le vice-président du collège sacerdotal.

Son culte se répand ensuite dans tout le bassin méditerranéen en se transformant, par le travail d’auteurs savants qui vont affiner sa mythologie. Simplement appelée «la Mère», elle possède un sanctuaire (metroon) sur l’agora d’Athènes, dès la fin du 5ème siècle avant l’ère commune. On y dressait, depuis 403, année de la création des archives publiques athéniennes, des stèles portant les textes de lois. Les lois, décrets et actes des procès sont dès lors déposés aux pieds de la Mère des dieux «qui s’est établie gardienne pour la cité de la justice écrite».

La Mère a la garde de la vérité collective et veille sur les travaux du Conseil des Cinq-cents (Bouleutérion) qui jouxte son temple sur l’agora. Son temple est unique alors que les lieux de culte sont éparpillés sur l’ensemble du territoire civique, elle réside dans ce sanctuaire dans une sorte d’unicité, un monothéisme métroaque. Mais avant d’avoir des prêtres, la Mère a des employés publics (dont des copistes) et des trésoriers pour conserver les documents archivés. Aucune source ancienne n’atteste d’une origine phrygienne du culte de la Mère à Athènes. Au contraire, elle semble plus ancienne que Déméter elle-même avec laquelle elle a quelques points communs.
Rattachée ainsi aux profondeurs de la terre, elle préside à la justice et à la fécondité.

Qu’on ne s’y trompe pas : des prêtres émasculés inspiraient surtout de la méfiance au bon vieux peuple de Rome, si attaché à l’ordre des choses et à ses mœurs traditionnelles. Il leur a fallu une grande foi en la Déesse et en ses oracles pour accepter la Magna Mater Deum Ideae (MMDI : Grande Mère des Dieux de l’Ida).

La Déesse qui fait son entrée à Rome, halée sur le Tibre dans une navigation depuis Pergame, est fortement marquée par l’hellénisme en dépit de son origine  anatolienne. Rome va en faire une divinité ancestrale en recourant à l’histoire d’Enée, ancêtre des fondateurs de Rome, mais va aussi neutraliser les aspects transgressifs de la Déesse : il n’y a pas de mythologie cybélienne romaine mais un récit historique de son introduction dans le panthéon civique. Durant la seconde guerre punique (218-202 avant JC), les Livres Sybillins commandèrent aux Romains de ramener depuis Pergame, une pierre noire vouée à Cybèle. Les récoltes furent abondantes et en 204, Hannibal fut vaincu par les armées romaines. Les Romains instaurèrent donc la célébration des Jeux Mégalésiens, en l’honneur de la Déesse, chaque année du 4 au 10 avril. Rome a cependant tempéré ce culte fait de transgression, d’actes irréversibles et de transes : le collège sacerdotal était composé de prêtres phrygiens et il était interdit à un romain de devenir prêtre de la Déesse, de faire la quête ou d’animer le culte d’une façon ou d’une autre.

C’est le jeune Scipion Nasica qui fut chargé de porter la pierre hors du navire et de la porter à terre à une procession de matrones qui se la passeront de main en main, en cortège jusqu’au sanctuaire de la Victoire, demeure provisoire de la Déesse. Entre en scène le mystérieux personnage de Claudia Quinta. Une vestale pour certains, une simple matrone pour d’autres mais une réputation sulfureuse pour tous, due à une langue trop longue . Voilà la carène qui transporte Cybèle, embourbée. Tout le monde prête main forte, sans succès. Claudia Quinta s’avance et invoque la Déesse en ces mots : Bienveillante Déesse, mère féconde d’une lignée de dieux, accueille ma prière de suppliante, si je remplis une condition précise. Ma chasteté est contestée : si toi, tu me condamnes, je reconnaitrai l’avoir mérité ; la mort sera mon châtiment, si je dois ma défaite au jugement d’une Déesse. Mais si je ne suis pas coupable, tu me donneras un témoignage authentique de moralité et toi, la chaste, tu voudras bien suivre mes chastes mains.

Le miracle s’accomplit, sans aide, Claudia Quinta tire la carène et la chaste Déesse s’avance sans effort. La Déesse fut gardée pendant treize ans dans le sanctuaire de la Victoire jusqu’à l’achèvement de son propre temple qui se trouvait sur le mont Palatin. Il fut détruit en l’an 3 de l’ère commune puis reconstruit par Auguste. En réalité, tant les rites, que la castration ou l’aumône, seront considérés comme choquants par les Romains qui règlementeront strictement ce culte qu’ils ont pourtant accueilli par respect des oracles. Cybèle est romaine et étrangère à la fois : la bonne société romaine et les galles phrygiens la célèbreront avec la même ferveur mais selon des procédures rituelles distinctes. Rome maintiendra sous contrôle tout ce que le culte peut avoir de frénétique.

Varron et Lucrèce donnent des explications allégoriques des éléments du culte de la Déesse : le tambourin des  galles représente le disque terrestre autour duquel on se meut tandis qu’elle est immobile. Les cymbales  évoquent les outils agricoles qui doivent s’agiter sans cesse pour  faire sortir la nourriture de terre. Les galles sont des hommes sans semence qui s’attachent à la terre qui les contient toutes. Pour Lucrèce, les galles représentent ceux qui, ayant manqué de piété filiale, sont indignes d’avoir une postérité. Par la suite, de nombreux cultes ont  cherché à s’associer à celui de Cybèle pour bénéficier de son caractère officiel et de sa popularité, comme en témoignent les oeuvres de Lucrèce (De natura rerum) et de Catulle. Apulée dans son roman «l’Âne d’Or» livre aussi une description pittoresque d’un cortège de galles, ces prêtres émasculés et invertis, à mi-chemin entre le sacerdoce et l’escroquerie.

Attis, du fils du roi Midas à un ersatz du Christ
Primitivement, Cybèle n’avait pas de parèdre et son culte était apparemment une forme de monothéisme. Le culte d’Attis aurait été importé par des tribus thraces en Phrygie et les différents mythes, selon les époques et les lieux, le présentent alternativement comme le fils ou l’amant de la Déesse mais toujours victime d’une furie destructrice provoquée par un désir érotique violent. Attis ne deviendra le fils de Cybèle que bien plus tard et en réalité, cette filiation restera exceptionnelle.

Attis, un personnage historique ?
On distingue 2 catégories de mythes concernant Attis : les mythes lydiens (Hérodote, Hermésianax) et les mythes phrygiens. Hérodote présente Atys, ainsi épelé par le célèbre historien, sous les traits d’un fils du roi Crésus, mort au cours d’une chasse contre un sanglier gigantesque, tué par la lance du prince chargé de le protéger3. Ce prince nommé Adraste évoque Adrasteia, une Mère divine dont le nom est souvent associé à Némésis, donc aux décrets inéluctables du destin. Hermésianax en fait un impuissant, missionnaire du culte métroaque. Le courroux de Zeus s’abat sur lui et il périt sous les coups d’un sanglier.

Au cours des siècles, la figure d’Attis devient prééminente. Ce n’est qu’aux alentours des 3ème et 4ème siècles de l’ère commune qu’une idéologie de résurrection se développe autour d’Attis, directement reprise de la mythologie chrétienne. Au 2ème siècle de l’ère chrétienne, Pausanias transmet une version pessinontienne et qu’il veut originelle, du mythe d’Attis. La Terre, fécondée par la semence de Zeus, engendre un monstre bisexué, Agdistis. Les dieux, effrayés, coupent le pénis du monstre dont va sortir un amandier avec ses fruits mûrs. La fille du fleuve Sangarios tombe enceinte du fruit de l’amandier et donne naissance à Attis, qui est abandonné puis élevé par un bouc. Devenu adulte, Attis doit épouser la fille du roi de Pessinonte mais Agdistis s’éprend d’Attis et surgit pendant le mariage. Pris de folie, Attis s’émascule. Agdistis, fou (ou folle ?) de chagrin et de regrets, obtient de Zeus que la pourriture épargne le corps d’Attis.

Arnobe, converti au christianisme au 4ème siècle, se lance dans une diatribe contre les païens dans son  Adversos Nationes. Il instruit un dossier à charge contre le paganisme et son «immoralité» supposée en  recueillant tous les mythes comportant des transgressions. Arnobe se réclame d’un «insigne théologien», un Eumolpide du nom de Timothée qui aurait tiré ses connaissances d’ouvrages peu accessibles et anciens et de sa propre pratique des mystères de la Grande Déesse.

Bien qu’en apparence hostile et décidé à critiquer le paganisme, Arnobe compile différentes versions du mythe et offre un récit cohérent sur Attis. La Mère des Dieux est une pierre issue de la roche dont Pyrrha et Deucalion se sont servis pour donner naissance à l’humanité post-diluvienne. Cette roche dénommée Agdus se trouvait en Phrygie. La pierre fut animée par la volonté divine pour devenir la Mère. Zeus tenta en vain de la violer et n’obtint de sa semence, que le monstre Agdistis (également bisexué). Agdistis menaçait les hommes et les dieux. Un subterfuge de Dionysos va provoquer la castration du monstre : enivré et les parties génitales liées, Agdistis se châtre en s’élançant à son réveil. Du sang d’Agdistis répandue sur la terre, naît un grenadier. La fille du roi Sangarios tombe enceinte en recueillant une grenade. Le roi est furieux de ce qu’il pense être une conduite déshonorante et enferme sa fille pour la faire mourir de faim. Mais la Mère des Dieux vole à son secours et la jeune fille met au monde Attis, que Sangarios expose. L’enfant est recueilli par un berger du nom de Phorbas qui le nourrit de lait de bouc. En grandissant, Attis est aimé de la Mère des Dieux mais aussi d’Agdistis. Pour l’aider à échapper à Agdistis, Midas, roi de Pessinonte propose sa propre fille en mariage au jeune Attis. Il fait clore sa citadelle afin que nul ne vienne entraver le bon déroulement de l’union mais la Mère des Dieux soulève les murailles de sa tête et Agdistis insuffle la folie à tous les convives.

Entré dans une démence proche de la transe, Attis s’émascule et se laisse mourir mais la Mère des Dieux recueille les organes qu’elle ensevelit comme des morts, après les avoir lavés et vêtus. Le sang d’Attis répandu fait naître des violettes
et la jeune épousée Ia (qui signifie «violette») se suicide après avoir recouvert la poitrine du mort de laine tendre et pleuré en compagnie d’Agdistis. La Mère des Dieux est inconsolable et ses larmes vont faire pousser un amandier, signe de l’amertume du deuil. Ses plaintes se mêlent à celles d’Agdistis. La Déesse emporte dans son antre le pin, où le jeune homme a perdu sa virilité. Agdistis implore Zeus de le faire revivre mais celui-ci ne le permet pas ; en revanche, le corps d’Attis fut épargné par la pourriture, ses cheveux poussèrent éternellement et seul son petit doigt survécut agité d’un mouvement incessant.

Agdistis consacra le corps à Pessinonte et le fit honorer par des prêtres dédiés en des rites annuels.

Ce récit phrygien contient pourtant des éléments anciens (6ème siècle avant JC) et grecs (notamment le recours à Deucalion et à l’humanité née des pierres ; quant au vieux thème grec de l’autochtonie, la naissance d’Agdistis évoque Erichtonios).

Le cycle liturgique d’Attis à l’époque classique : une lecture post-chrétienne du mythe d’Attis ou les effets de la concurrence

Ce cycle célèbre la mort et la résurrection du jeune Attis en une ultime version du mythe. Revécu de façon intime et liturgique, il transforme le profane en initié. Amoureuse de ce jeune berger Phrygien, abandonné enfant dans les roseaux, Cybèle le découvre et il devient son amant. Cependant Attis devint amoureux à son tour d’une nymphe du nom de Sagaritis (qui prend dans l’histoire, la place de la fille du roi) et Cybèle folle de colère, fit périr la nymphe et frappa Attis de folie. Attis submergé par la douleur s’émascula pour se punir de sa trahison. De son côté, Cybèle prise de remords le changea en pin. Le cycle liturgique d’Attis commence par le sacrifice d’un taureau de six ans, le jour de l’équinoxe de printemps et la procession d’un pin abattu, enveloppé dans un linceul qui représente le corps du défunt Attis. Six jours de jeûne et de continence vont suivre.

Le lendemain est le jour de l’arbor intrat (entrée de l’arbre). Le troisième jour est consacré au deuil et au jeûne. Le quatrième jour est le dies sanguinis, le jour du sang : l’hystérie collective est de rigueur, les mystes se tailladent et se flagellent, les prêtres s’émasculent (sous l’Empire, cette émasculation deviendra symbolique, Hadrien l’ayant interdite). Après l’éviration, les galles sont tatoués ou l’on place parfois une feuille d’or sur la cicatrice de la mutilation. Dans la nuit de Pannychis, les fidèles veillent le dieu, dans un lieu réservé, pour lui offrir leur force vitale. Attis pouvait alors renaître dans la nuit, la lumière apparaissait et un prêtre annonçait la résurrection du dieu.

Le cinquième jour, celui des Hilaria est jour de gaité, de carnaval, de rire.

Le sixième jour est Requieto, repos et introspection. La Lavatio conclut la «semaine sainte» d’Attis par une procession  de purification.


Texte issu du Magazine "Païens d’aujourd’hui" 

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