Cette différence qui dérange
Amour libre, pilule, Gay Pride : notre époque
croit avoir accompli sa révolution sexuelle. Elle admet qu’à côté du modèle
hétérosexuel dominant existe son contraire, l’homosexualité. Mais elle bute
encore sur une troisième voie, celle ouverte par les bisexuels qui revendiquent
le droit de ne pas choisir, le droit d’aimer indifféremment hommes et femmes,
successivement ou simultanément. « Notre société n’arrive pas à se départir
d’une logique binaire qui voudrait qu’il n’existe rien entre l’homosexualité et
l’hétérosexualité. Les choses ne sont pas aussi simples que ça », constate la
socio-anthropologue Catherine Deschamps.
Dans les années 40, Alfred Kinsey, auteur de
deux grandes enquêtes sur les comportements sexuels, affirmait déjà que toutes
les pratiques existaient et s’organisaient en un continuum, depuis
l’hétérosexualité jusqu’à l’homosexualité en passant par la bisexualité.
Soixante ans plus tard, affirmer sa bisexualité reste pourtant malaisé. « Pour
les hétérosexuels, je suis un homosexuel qui ne s’assume pas. Pour les homos, je
suis un traître à la cause. L’entre-deux, la différence, provoque toujours un
malaise », déplore Antoine, 31 ans.
L’insaisissable entre-deux
« Enquêter sur la bisexualité n’est pas un exercice facile, assure
Catherine Deschamps. Non seulement parce que c’est une notion qui dérange, mais
en plus parce qu’elle recouvre des réalités variées et difficilement
superposables. » Autrement dit, tous les bis ne se ressemblent pas. Ni dans
leurs pratiques, ni dans l’identité qu’ils revendiquent. « La plupart de ceux
qui ont une pratique bisexuelle se disent homos ou hétéros, poursuit Catherine
Deschamps. En partie parce que ce sont des catégories socialement mieux
acceptées, et aussi car leur attirance envers les hommes et envers les femmes
ne s’exprime pas dans les mêmes proportions. On voit bien qu’avoir des
relations sexuelles avec des hommes et des femmes ne suffit pas à fonder une
identité bisexuelle. »
A l’inverse, nombreux sont ceux qui se sentent bisexuels tout en
ayant des relations exclusivement hétérosexuelles ou homosexuelles. Ceux-là
reconnaissent leur double attirance sans pour autant passer à l’acte. « Notre
éducation ne nous permet pas toujours d’exprimer nos préférences sexuelles,
explique l’analyste et sexologue Claude Esturgie. Pour certains, la bisexualité
peut être une phase transitoire entre une hétérosexualité insatisfaisante et
une homosexualité qu’ils ne sont pas encore prêts à admettre. Pour d’autres,
elle est un mode de vie qui correspond à une réelle inclination envers les deux
sexes. »
Antoine a longtemps été persuadé d’être purement homosexuel, avant
de rencontrer Sonia, à l’âge de 25 ans. « Jusque-là, mes rêveries érotiques ne
mettaient en scène que des hommes, confie-t-il. Ce que cette femme a éveillé en
moi, c’est d’abord un profond sentiment amoureux. J’ai été surpris par le désir
sexuel qui s’est ensuivi, et par le naturel de mes gestes quand nous avons fait
l’amour pour la première fois. Sonia a été un déclic, mais je crois qu’elle n’a
fait que révéler une dualité enfouie. » C’est à 42 ans qu’Emmanuelle, mariée et
mère de trois enfants, passe sa première nuit avec une femme. A ce moment de sa
vie, son couple bat de l’aile. Elle trouve du réconfort auprès d’Anne, qui est
homosexuelle. « J’avais été amoureuse d’une femme à l’adolescence,
raconte-t-elle, mais ça ne s’était jamais reproduit. Quand j’ai rencontré Anne,
je me suis beaucoup questionnée sur l’ambiguïté de mon prénom et sur les
fantasmes androgynes que mes parents y avaient déposés. » Depuis, Emmanuelle a
connu d’autres hommes. Et d’autres femmes.
Aimer les
hommes, aimer les femmes
« Indéniablement, la rencontre sexuelle n’est pas la même selon
que l’on touche un corps semblable au sien ou un corps fondamentalement autre,
explique Florence. Avec les femmes, l’échange est plus sensuel et les
possibilités de jouissance infinies parce que nous connaissons notre corps
comme aucun homme ne le pourra jamais, faute de l’habiter. Avec les hommes,
j’ai du désir pour ce qui justement m’échappe. L’échange doit composer avec
l’impatience de la jouissance masculine. Il est aussi souvent plus acrobatique
parce que les hommes sont traditionnellement plus portés vers la performance. »
Florence, Antoine et Emmanuelle ont-ils une préférence entre ces
deux types de relations ? « Non, assure cette dernière. Ce qui s’y joue est
différent mais complémentaire. » « Mes parts masculine et féminine ne
s’expriment pas de la même manière avec un homme ou avec une femme, sans que je
puisse dire pour autant qu’un homme me rend plus viril ou une femme plus
féminin, poursuit Antoine. C’est parfois le cas et parfois l’inverse. Je sais
simplement que je me sens plus complet d’avoir aimé des hommes et des femmes. »
Serions-nous tous bisexuels si, à l’instar de Florence, nous nous autorisions à
laisser s’exprimer notre « désir pour le même » comme « pour le différent »,
ou, à l’image d’Antoine, notre « part féminine et notre part masculine » ? «
Non, tranche le psychiatre Philippe Brenot, directeur d’enseignement en
sexologie à l’université de Bordeaux-II. Il ne suffit pas de s’affranchir du
jugement social pour devenir bisexuel. Notre sexualité résulte d’une
construction psychique qui n’est pas la même pour tout le monde. »
L’identification aux parents
De fait, une certaine bisexualité existe à l’état latent chez tout
individu. « Elle résulte de nos identifications précoces à nos deux parents »,
explique Claude Esturgie. Au début du xxe siècle, Freud échafaudait le concept
de « bisexualité psychique », entendu comme « l’idée que chaque sexe manifeste
certains traits caractéristiques de l’autre ». Il estimait qu’il y a en chacun
de nous « du masculin et du féminin, ces notions faisant partie des notions les
plus confuses du domaine scientifique ». « Qu’un hétérosexuel ait des fantasmes
homosexuels (ou l’inverse) ne signifie pas pour autant qu’il les réalisera,
précise Philippe Brenot. L’équilibre d’une personnalité résulte de l’expression
de certains fantasmes et du refoulement de certains autres. »
Dans son cabinet, Claude Esturgie reçoit des patients en mal
d’identité sexuelle. Ils souffrent du fait que leurs pratiques ne sont pas en
adéquation avec leurs désirs. Un travail sur les fantasmes, tels qu’ils
s’expriment à travers les rêves par exemple, leur permet de mieux se connaître
et de s’autoriser une sexualité plus conforme à leur identité. « On ne s’essaie
pas à la bisexualité pour être dans l’air du temps, affirme Antoine. Le seul
moyen d’avoir une sexualité épanouissante, c’est d’écouter son cœur. Peu
importe que mes amants soient des hommes ou des femmes. Ce dont il s’agit avant
tout, c’est d’amour. »
Féminine
= masculine ?
La
bisexualité féminine mieux acceptée
« La bisexualité féminine serait socialement mieux acceptée aujourd’hui que la bisexualité masculine, constate Catherine Deschamps, socio-anthropologue. D’abord, parce que les femmes revendiquent plus volontiers leur bisexualité que les hommes, davantage portés à la clandestinité. Ensuite, parce que les amours saphiques correspondent aux fantasmes des hommes hétérosexuels. »
« La bisexualité féminine serait socialement mieux acceptée aujourd’hui que la bisexualité masculine, constate Catherine Deschamps, socio-anthropologue. D’abord, parce que les femmes revendiquent plus volontiers leur bisexualité que les hommes, davantage portés à la clandestinité. Ensuite, parce que les amours saphiques correspondent aux fantasmes des hommes hétérosexuels. »
Pour en savoir plus
Retrouvez Arnaud de Saint Simon, directeur de
Psychologies, aux côtés des Flavie Flament, ce vendredi 6 février, de 15h à 16h
sur RTL. L'émission On est fait pour s'entendre sera consacrée à la thématique
"Nous sommes tous bisexuels".
A lire
Bisexualité, le dernier tabou de Rommel Mendès- Leité, collaboration de Catherine Deschamps et de Bruno-Marcel Proth. Une grande enquête sur un groupe accusé à tort de propager le virus du sida chez les hétérosexuels (Calmann-Lévy, 1996).
Le Miroir bisexuel de Catherine Deschamps. L’auteur prolonge l’exploration de l’ouvrage précédent en fondant ses observations sur l’association Bi’cause, la seule à représenter les bisexuels en France (Balland, 2002).
Bisexualité, le dernier tabou de Rommel Mendès- Leité, collaboration de Catherine Deschamps et de Bruno-Marcel Proth. Une grande enquête sur un groupe accusé à tort de propager le virus du sida chez les hétérosexuels (Calmann-Lévy, 1996).
Le Miroir bisexuel de Catherine Deschamps. L’auteur prolonge l’exploration de l’ouvrage précédent en fondant ses observations sur l’association Bi’cause, la seule à représenter les bisexuels en France (Balland, 2002).
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